lundi 18 mars 2013

Le lundi à la bibliothèque ou à la librairie #2


Chaque lundi, je vous emmène en voyage...

Cette semaine, nous partons à Porto au Portugal.

Série [Les plus belles Librairies d’Europe 5/6] . De la vénérable institution au concept store, balade parmi les rayonnages singuliers. Aujourd’hui, la «cathédrale du livre» portugaise.
Par ROBERT MAGGIORI

On arrive épuisé, sans souffle, devant la Torre dos Clérigos, qui domine la ville et en est l’emblème. La perspective d’en grimper les 200 marches ne s’offrant qu’aux médaillés olympiques, on redescend vers la gare de São Bento par la rua das Carmelitas. Mais on doit être attentif, car, entre une attrayante Confeitaria Pastelaria et un magasin de vêtements, on risque, au 144, de rater une autre merveille de Porto. Il faut un peu de recul pour apercevoir la façade, sa corniche, ses pinacles et ses flèches de style néogothique - dentelle de pierre blanche qui semble attirer toute la lumière de la rue. Au-dessus de l’arc surbaissé que forment la porte d’entrée et les vitrines, s’ouvre une triple fenêtre, séparée des pilastres par deux sgraffites en hauteur représentant les allégories féminines de l’Art et de la Science. Au milieu, à l’horizontale, en lettres d’enluminure, l’inscription «Lello & Irmão». Au dessous : «Livraria Chardron».

On peine à se frayer un chemin parmi les touristes qui entrent et sortent de la librairie Lello, mais l’impression est celle de pénétrer dans un musée, un studio où aurait été tournée une scène de Harry Potter, une machine à remonter le temps, un lieu sacré… «Fotos não, No pictures, Pas de photos», avertissent les vendeurs. Au sol, sur le plancher en bois, de minces rails, qui servaient jadis à transporter les livres sur un wagonnet, suivent le passage central en marqueterie, puis bifurquent sur la gauche, jusqu’à la porte-fenêtre du fond, cachée par un rideau. A droite et à gauche, en entrant, les écussons des fondateurs, José Pinto Sousa Lello (1861-1925) et son frère António (1870-1953), puis, sur des piliers surmontés par des baldaquins, les bustes d’émérites représentants des lettres portugaises : José Maria Eça de Queiróz, Antero de Quental, Tomás Ribeiro, Teófilo Braga, Guerra Junqueiro…

Il faut que les visiteurs se raréfient pour qu’on soit totalement saisi par l’ampleur, la magnificence ornementale, les teintes, la beauté de cette salle de rez-de-chaussée. Les livres sont présentés sur des tables cubiques, à côté de bancs revêtus de cuir, et emplissent toutes les étagères finement ciselées, qui montent jusqu’au plafond et s’achèvent en ogive. D’un côté, la littérature, Camilo Castelo Branco, José Saramago, Fernando Pessoa (O Banqueiro anarquista), l’œuvre complète d’António Lobo Antunes, le roman de João Pedro Ricardo, O Teu Rosto Será o Último (Leya éditions), le plus vendu ces derniers mois, la poésie, le théâtre, les biographies, la gastronomie ; de l’autre, la pédagogie, l’anthropologie, la politique, la religion…
Vitrail, ogives et candélabres

On aimerait s’arrêter sur les plus beaux ouvrages, mais c’est impossible, car le regard est comme aimanté par l’immense verrière zénithale et ses rosaces aux tons mauves, orange et bleutés, par le vitrail dont son centre est décoré, qui, sous la devise «Decus in labore» («honneur dans le travail»), représente un forgeron frappant sur son enclume et, surtout, par cette sorte de «bouche» rouge qui s’ouvre au centre de la salle. Il s’agit de l’escalier en bois précieux qui conduit au premier étage - le plus spectaculaire escalier qui se puisse voir, en vérité, si étrange dans sa facture et ses couleurs, ses volées et ses paliers aux emmarchements curvilignes, qu’il semble devoir mener au-delà du miroir d’Alice ou dans le ventre d’une caravelle de conquistador portugais.

Les gradins en demi-lune, recouverts d’une resplendissante laque rouge carmin, forment comme une langue de feu, qui sourd du plancher puis se lève, se divise en arcs de cercle, lesquels se tressent en un grand 8 dont la boucle supérieure reste dénouée pour se déposer aux pieds d’un balcon, offrant de l’étage inférieur une spectaculaire vision en surplomb.

La salle du premier, sous les fleurons et les lignes des ogives qui s’entrelacent au plafond, est encore davantage plongée dans la lumière diaphane issue du vitrail, des quatre candélabres et des minispots sur les bibliothèques, tournés vers le haut. Dans les rayonnages se mêlent des livres de toutes langues, classés de façon plus hétéroclite : marketing, peinture, architecture (un énorme Jean Nouvel by Jean Nouvel), musique, dictionnaires, Kamasutra, photographie, droit, philosophie (bien en vue : O Anti-Edipo, de Deleuze et Guattari), pêche, futebol, puériculture, livres anciens (Enciclopédia luso-brasileira de cultura, de Ferreira de Castro), guides, revues… Au fond, côté façade, est aménagé un «salon de café», avec d’élégantes tables et des petits fauteuils. Sur les rayons environnants, on trouve des parfums, des savons, des tee-shirts, des posters, des cartes postales, représentant tous les coins et recoins de la librairie…

C’est en 1869 que le Français Ernest Chardron, libraire et éditeur (entre autres des œuvres d’Eça de Queirós, que Zola plaçait au-dessus de Flaubert), fonde la Livraria Internacional Ernesto Chardron, au 96-98 de la rua dos Clérigos. A sa mort, la maison d’édition passe à l’entreprise Lugan et Genelioux Sucessores, qui en conserve le nom et l’enrichit par les fonds de trois autres librairies. Le 30 juin 1894, le groupe est vendu à l’éditeur José Pinto de Sousa Lello, qui, associé à son frère (irmão, en portugais) António, fait construire, d’après un projet de l’ingénieur Francisco Xavier Estèves, la «cathédrale du livre» du 144 rua das Carmelitas. Le 13 janvier 1906, toutes les figures illustres de la culture portugaise sont là pour assister à la cérémonie d’ouverture de ce qui est apparu tout de suite comme un «patrimoine national» (aujourd’hui mondial). Toujours détenue par la famille Lello, la librairie, qui a abandonné l’activité éditoriale, est restructurée et modernisée - son architecture restant intacte - en 1994, quand elle passe à la société Prólogo Livreiros, détenue par José Manuel Lello, Eduardo Martins Soares et Antero Braga, aujourd’hui directeur général.
Touristes et bibliophiles

Indépendante, généraliste, disposant d’un fonds de plus de 60 000 titres et d’un fichier informatique qui permet de trouver à peu près tout, Lello & Irmão paraît cependant victime de son succès et de sa splendeur de monument historique, qui l’ouvrent davantage aux touristes qu’aux bibliophiles. «Je suis conscient de ce danger, dit Antero Braga. On ne peut empêcher qu’un tel "temple", surtout pendant l’été, soit un lieu de tourisme. Mais la librairie attire les intellectuels, les universitaires, les étudiants, tous les Portuans qui aiment les livres. Je fais tout pour qu’elle demeure un vrai lieu de culture, vivant, dynamique, en étant convaincu que l’essor culturel participe à l’essor économique. Elle possède une galerie d’art où joailliers, sculpteurs et peintres viennent exposer leurs œuvres, on y fait du théâtre, on y organise des récitals de poésie, des défilés de mode ou des présentations du fado. Une librairie est comme une terre : y pousse ce qu’on a semé, et chez Lello & Irmão, les graines ne sont pas seulement de beauté architecturale et ornementale, mais de culture, de littérature, d’histoire, de philosophie.»

On sort de la librairie, souvent, avec une pochette de cartes postales, et l’on s’en va, plus bas, s’asseoir à une terrasse de la rua da Galeria de Paris, boire un verre de porto ou de vinho verde. Quels trésors pourrait-on emporter ? «Beaucoup de livres anciens, précieux, sont dans les rayons, sourit Antero Braga. Mais les merveilles - par exemple les trois volumes de Oito séculos de arte portuguesa, de Reynaldo dos Santos, ou la première édition, en fac-similé, de Os lusiada (1572), l’épopée du grand Luís de Camões - je les garde dans mon bureau. Ils sont pour les amis !»

Libération